Compteur Linky ou l'histoire d'un projet ERDF sous tension

Publié le 30/06/2016

 

Qui n'a pas entendu parler du compteur Linky, le compteur électrique communiquant qui suscite depuis de nombreux mois beaucoup de questions diverses et variées ? Plus que des questions, le nouveau compteur intelligent d'ERDF fait surtout l’objet d’une vague importante de polémiques galopantes un peu partout sur la toile. Alors quels sont les éléments qui suscitent autant de remous, que faut-il penser de ce nouveau dispositif dont la mise en place a débuté à l’échelle nationale le 1er décembre 2015 ? Quelques éclaircissements sur une innovation censée pourtant servir les objectifs français en faveur d'une meilleure maîtrise de l'énergie ; et ce dans un contexte orienté vers la transition énergétique et les économies...

Linky, compteur electrique et intelligent qui crée polémique

Une démarche initiée au niveau européen pour une meilleure gestion de l’énergie

Avril 2006 : l’Union Européenne étudie la pertinence de déployer, dans tous les Etats Membres, des compteurs électriques intelligents dans l'objectif d’optimiser la gestion de l’énergie électrique. Il s’agit de favoriser les économies et la distribution de l’électricité sur les réseaux de distribution grâce à une meilleure connaissance des consommations, et d’ouvrir par la même occasion le marché à la concurrence.

La loi sur la transition énergétique promulguée en août 2015 prévoit, conformément à l’application des directives européennes, le déploiement de ces compteurs communicants. Le choix d’orientation a été motivé par les raisons suivantes :

  • grâce à une connexion de type CPL (courant porteur en ligne) le compteur sera contrôlé et relevé à distance ; n’obligeant dès lors plus à l’intervention d’un technicien sur place ;
  • les données de consommation seront recueillies en temps quasi réel, de telle sorte que les relevés et les facturations estimatives ne seront plus nécessaires ;
  • grâce aux informations recueillies et affichées par Linky le client sera en mesure de mieux gérer sa consommation, tandis que le fournisseur pourra de son côté lui proposer des offres tarifaires plus adaptées ;
  • les diagnostics, les modifications au domicile de l’usager verront leurs délais de réalisation réduits, sans nécessité de rendez-vous puisque le fournisseur disposera des moyens techniques pour « prendre la main » sur le compteur ;
  • l’exploitation des données aura pour but une meilleure connaissance des consommations sur le réseau selon les zones, et dotera les fournisseurs de moyens plus pertinents afin d’optimiser la gestion et la distribution de l’électricité partout sur le territoire ;
  • le compteur intégrera les technologies indispensables à la prise en compte de l’auto-production (panneaux solaires notamment) ;
  • le suivi des données à intervalles réguliers facilitera l’injection de la production issue des énergies renouvelables – intermittente par nature - au sein du réseau.

Le compteur communiquant a fait l’objet d’une mise en œuvre expérimentale dès mars 2009 ; et ce, après deux années de conception sous la supervision de la Commission de Régulation de l’Energie (CRE). Ce sont environ 300.000 de ces compteurs Linky qui ont été déployés dans ce but sur des territoires urbains et ruraux à Lyon, ainsi qu’en Indre et Loire. En juin 2011 la CRE statuera sur la pertinence du déploiement.

L’objectif d’ERDF consiste désormais à équiper du compteur Linky l’ensemble du territoire à l’horizon 2021. Mais plusieurs éléments portent encore aujourd’hui à controverses…

Linky a du mal à convaincre les usagers

Suite au déploiement expérimental engagé sur la période 2009 à 2011, une étude a été menée auprès des utilisateurs. Il en ressortira qu'une grande majorité d’entre eux (61%) n’est pas convaincue de l’utilisé du compteur Linky. Les pouvoirs publics valideront malgré tout le projet durant l’été 2011 pour un démarrage proprement dit le 1er décembre 2015 ; conformément à la loi sur la transition énergétique.

Certaines petites communes ont pris la décision, via arrêté ou délibération, de rejeter la pose de cette génération de compteur sur leur territoire ; à la demande de leurs administrés. Motif généralement invoqué : les risques pour la santé ainsi que les coûts économiques et écologiques générés par le retrait des anciens compteurs.

Un impact sur la santé difficile à trancher

S’agissant de la santé, il semble que l’impact (risques cancérigènes) redouté des champs électromagnétiques (connexion par CPL via le réseau telecom) ne soit pas justifié. Les normes françaises en ce domaine sont apparemment respectées, avec un rayonnement bien inférieur à ces mêmes normes selon le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC).

Pour autant, l'association de consommateurs UFC Que Choisir propose au sujet de Linky une analyse beaucoup plus nuancée... Si elle relève comme trop alarmiste la posture de l’association Robin des Toits, réputée notamment pour ses prises de position tranchées eu égard aux antennes relais, elle ne rejette pas non plus certains questionnements. Tout en relativisant les risques liés au WIFI et aux ondes de téléphones portables dont l'usage est beaucoup plus largement répandu, elle attire l’attention sur le fait que les données transmises par Linky se font à une fréquence de 75 kilohertz tandis que les câbles électriques prévus pour les habitations sont quant à eux conçus pour des fréquences de 50 hertz à l’instar du courant électrique. « L’inquiétude est donc légitime » précise t-elle, « d’autant que le CIRC a classé les ondes des radiofréquences dans la catégorie 'cancérigène possible', ce qui n’a rien d’anodin ». La réserve d’UFC Que Choisir se porte davantage sur les perturbations que pourrait éventuellement provoquer la technologie CPL, compte tenu des appareils connectés au circuit et qui fonctionneraient sur la même fréquence que Linky ; lorsque de nombreux systèmes émetteurs de signaux parasites sont connectés à un même réseau.

Quels enjeux économiques en faveur ou en défaveur de Linky ?

Nous l’évoquions précédemment : des questions demeurent quant aux coûts générés par les changements de compteur, mais aussi en matière d’économies sonnantes et trébuchantes pour le consommateur. Normalement la mise en place du compteur communiquant devrait permettre au fournisseur de mieux appréhender la consommation de chaque usager, et ainsi de lui proposer des segments tarifaires avantageux pour lui. Engie, par exemple, a lancé en mai 2015 une offre « Elec Week-End » censée compléter les tranches classiques heures pleines/heures creuses. ). D’autres fournisseurs envisagent et préparent pour 2017 des offres tarifaires servant les mêmes objectifs affichés de baisse en faveur du consommateur.

Or si les évaluations réalisées par la Commission de Régulation de l’Energie plaident en faveur d’une telle baisse, certains points demeurent flous : quid en effet de l’investissement nécessaire à un tel déploiement ? Entre 5 et 6 milliards d’euros selon le gestionnaire de réseau ERDF (évaluation 2013), mais qui va payer réellement « la note » ? Certains craignent qu'ERDF répartisse la charge financière sur le consommateur via une légère augmentation de l'abonnement ou de la fourniture à hauteur – par exemple – de 1 ou 2 euros par mois.

De plus, la conception du compteur Linky est faite de telle manière qu’à la différence des compteurs actuels il n’acceptera aucun dépassement de puissance – même courte et provisoire – sans disjoncter. UFC Que Choisir redoute sur ce point qu’entre 10 et 15 millions de foyers ne soient poussés à la souscription d’abonnements plus puissants pour ce motif (compter 36 euros pour un changement de puissance) ; estimant le gain d'ERDF à hauteur de 724 millions d’euros.

Le coût économique de l’opération, et surtout le gain réel pour le consommateur, ne sont donc pas en passe d’être clarifiés à priori, loin s’en faut.

Avec le « tout connecté » se posent des question relatives à la confidentialité et à l'accessibilité des données

Autre point qui fait l'objet de débats légitimes : la confidentialité et l’exploitation des données recueillies par Linky.

Le compteur sera en mesure de recueillir les données de courbe de charge, autrement dit il suivra la consommation électrique heure par heure des bénéficiaires. Ce genre d’informations peut servir à identifier des éléments relavant du caractère privé : présence ou absence du domicile, consommation électrique destinée à l’eau chaude sanitaire (prise de douche, de bain, vaisselle,...), utilisation d’appareils, d'équipements électroménagers. La CNIL avait fait part de recommandations très strictes au sujet de la collecte de données qui, ensuite, pourraient être communiquées à des tiers (revente commerciale d’informations). Tout compte fait, il a été demandé que les données enregistrées restent au niveau du compteur lui-même et que cet enregistrement puisse être coupé par le client. La transmission des informations à ERDF devra faire l’objet d’un accord express avec le bénéficiaire du service.

Les données de chaque foyer étant accessibles via une interface web dédiée, ces mêmes données pouvant être croisées avec celles d’autres foyers pour procéder à des comparaisons et des analyses, leur caractère privé s’opposera de toute façon à l’ouverture complète de celles-ci.

Faut-il refuser ce désormais célèbre compteur Linky ?

Selon Bernard Lassus, directeur du programme d'ERDF, les craintes autour de Linky sont totalement infondées. Or on ne peut éluder le fait que même encore aujourd'hui Linky continue de soulever certaines résistances dans une partie de l'opinion publique.

Par ailleurs, force est de constater qu’un certain nombre d’informations demeurent floues et que nous ne pourrons évaluer la pertinence du chantier engagé qu’au fil de l’eau. Il y a fort à parier en effet que les questionnements traversant le débat se clarifieront progressivement et que, sans doute, des ajustements ou davantage de précautions devront être prises. Sur le papier Linky semble pertinent, compte tenu de l’analyse des consommations et de la distribution d’électricité dont la gestion pourra indubitablement être optimisée en temps quasi réel. En cela entre t-il tout à fait dans les objectifs définis au sein de la loi de transition énergétique.

Mais d’un autre côté la mise en œuvre de ce compteur offre une opportunité indéniable aux fournisseurs d'électricité (pour ne pas parler d'effet d'aubaine) ; ce, par la commercialisation de services nouveaux et payants pour la plupart d’entre eux. Au bout du compte, indépendamment des inquiétudes relevant de la santé, il servira probablement les objectifs nationaux en termes d’économies et de gestion d’énergie tout en induisant un surcoût pour le consommateur final. "Il faut craindre que ce compteur n’apporte absolument rien à l’usager" selon UFC Que Choisir, et même qu’il augmente le montant de ses factures finales.

Peut-on pour autant s’opposer à l’installation du compteur ? Si ERDF ne prend pas de mesure coercitive pour le moment, refuser la pose du compteur reviendra à s’exposer, peut-être, à un risque de coupure d’électricité pure et simple.